dimanche 5 septembre 2010

Changement d'adresse

Je vais poursuivre ici.

samedi 4 septembre 2010

Fiction 1 — la pudeur

Pour ne plus être impudique, je vais écrire une fiction, choisir une narratrice qui me ressemblerait, lui enlever quelques défauts moches ou inavouables, forcer les traits romanesques, supprimer les incidents invraisemblables, rester dans la logique des choses — tout cela mettra une grande distance, ce sera de l'art.
Il faut savoir contourner la censure.
Il ne faut pas être naïf.
Il faut savoir se protéger, se protéger soi, et protéger autrui.
Protéger autrui du malaise qu'il ressent à pénétrer votre intimité, ça n'est qu'un jeu après tout.

Le monde de ma fiction partagerait l'humanité en deux ensembles à peu près égaux numériquement. La parole du premier ensemble, dominante, serait décrypté par un dispositif très au point d'analyses critiques en sociologie, esthétique et politique. La parole du second, poussive, devrait franchir avant tout une barrière de détection.
La barrière de détection s'emploierait à quantifier le degré d'impudeur.
La pudeur est un sentiment de honte, de gêne qu'une personne éprouve à faire, à envisager ou à être témoin de choses de nature sexuelle, de la nudité.
La pudeur est la gêne qu'éprouve une personne délicate devant ce que sa dignité semble lui interdire.
L'impudeur est le contraire de la pudeur.
L'impudeur est l'absence de gêne qu'éprouve une personne devant ce que sa dignité semble lui interdire. Une personne impudique est-elle une personne délicate ?
Une personne impudique n'éprouve ni honte, ni gêne à l'idée de faire, d'envisager ou d'être témoin de choses de nature sexuelle, de la nudité.
La barrière de détection serait à même de préserver la dignité du second ensemble.

J'ourdirai cette fiction au fil des ans puis, la cinquantaine passée, je parlerai en mon nom dans un style économe, épuré, comme un délestage en plein vol de montgolfière. Pour l'instant, je dois encore accrocher mes bas à une jarretière.

vendredi 3 septembre 2010

Quotidien 94

Je ne supporte pas les mères, je dois avouer, ni les pères, je ne supporte pas l'autorité. De quel droit imposer un cadre à autrui ? Le seul cadre, changeant, incohérent, fantasque, que j'impose à mes enfants est celui de mes humeurs : Je n'ai pas assez dormi, je suis fatiguée, ça me rend injuste. Ou : Je suis énervée parce que je ne trouve pas mes clés. Ça ne marche pas du tout, mes enfants rencontrent partout des difficultés avec leurs profs, profs d'école, profs de danse, de dessin, de kung-fu. Je m'excuse, désolée, me flagelle.
Je déteste voir les parents se gargariser, s'enorgueillir tels des paons. Mon amie israélienne a promis de me donner des cours de mère juive. Mon attitude est irresponsable.
Isabelle travaille un personnage de clown épatant : j'ai pensé tout de suite m'acheter un nez rouge pour les moments où j'explose de colère. Tu vas perdre toute crédibilité, m'a dit justement Isabelle.
Je n'ai pas de crédibilité, pas plus en compagne qu'en prof de fac, pas plus en mère qu'en voisine. J'ai été la mère de ma mère, mes enfants prennent soin de moi, je m'invente des fées et parrains fictifs qui ne savent pas tout ce qu'ils ont fait pour moi. Parmi eux, entre autres, des personnages de romans et de films. Une phrase de la concierge de l'école Truffaut, un échange de regards dans le métro suffisent à colorer mes journées.

mardi 31 août 2010

Prenez garde à la sainte putain

Je suis heureuse quand certaines choses de ma mythologie personnelle s'éclaircissent : depuis quelques semaines, ma fréquentation de Fassbinder m'amène à reconsidérer, ensemble, art et engagement.
Dès les années 60, Fassbinder, dans une petite salle de café-théâtre, tenant les rênes de la troupe de l'action-theater, règle chaque pas de ses comédiens et dirige la scène comme un plateau de cinéma.
Mais il explore aussi l'expressivité de l'acteur en misant sur l'improvisation physique.
Stylisation extrême et souci de réalisme cohabitent dans la chasse aux clichés.
Le réalisme fait la chasse aux clichés : rien de moins réaliste qu'une carte postale, que l'imitation de la réalité, plus épaisse que l'imitation qu'on en fait. Rien ne préexiste à la réalité du plateau. Et dans le travail de Thissa, Fassbinder est un des éléments de l'artificialité.

lundi 30 août 2010

Quotidien 93

Avez-vous eu le temps de vous organiser depuis la dernière fois qu'on vous a vus ?

vendredi 27 août 2010

Quotidien 92 — la mauvaise foi

On parle plutôt d'obstination déraisonnable.
Le moment où ma mère a cessé de s'obstiner, son corps a lâché en quelques jours. Elle n'a eu de cesse de s'obstiner et, pourtant, ma soeur et moi avons toujours déploré sa faiblesse.
Les dernières années, nous ne comprenions pas pourquoi sa condition ne la satisfaisait pas : sa retraite était suffisamment élevée pour la mettre à l'abri des vrais problèmes, sa santé était bonne, elle habitait près de nous, ses petits-enfants la réclamaient.
Elle faisait partie du GREF, le Groupement des Retraités Éducateurs sans Frontières, au sein duquel elle se socialisait, comme elle l'avait toujours fait au sein d'Artisans du monde ou de son groupe d'analyse transactionnelle. À son arrivée à Paris, avant de choisir le GREF, elle avait d'abord rejoint un groupe d'alphabétisation dans le XVIIIe, un réseau de bibliothèques de rue, puis fait un tour du côté d'ATD Quart-monde.
Nous raillions, même dans le militantisme, son éternel dilettantisme ; elle n'osait plus nous parler de ses engagements.
Nous avions nos problèmes d'emploi du temps surchargé, de décisions à prendre et de tensions de couple. Nous lui savions gré de nous être utile, et de partager comme nulle autre nos récits quotidiens, elle l'avait toujours fait.
Qu'attendait de plus une mère sexagénaire ?
Dans ses dernières notes, des exercices d'auto-agrandissement, et la référence à un bouquin pour une éthique de la fragilité.
J'imaginais ses journées comme de grandes étendues de temps où elle pouvait lire et écrire à loisir, se promener dans les rues, dépenser de l'argent, acheter des plantes vertes et arpenter les salles de cinéma, de théâtre et de musée. Je lui disais souvent combien je l'enviais. Tout ce temps libre, j'aurais su quoi en faire.
Elle cherchait des exercices d'auto-agrandissement. Elle s'inscrivait à des randonnées pour lesquelles elle achetait l'équipement, mais qu'elle ne ferait jamais.
Le problème avec les tentatives d'amélioration de sa propre existence, c'est la mauvaise foi.
La mauvaise foi, parfois, peut aider : elle n'avait pas un cancer, mais une maladie chronique.
Ce qu'elle raconte d'elle-même noircit des cahiers entiers : elle va quitter l'Éducation Nationale, elle va lâcher prise, elle ne cherchera plus des succédanés, elle va s'occuper de ses cheveux, elle ne boira plus le soir, elle va s'organiser, elle ne reculera pas de dix pas après avoir avancé de deux dans la solitude, elle ne fera plus le sauveur.
Les enfants sont très forts pour pointer la mauvaise foi, nous ne la rations pas. Même si, pendant longtemps, j'avais partagé, avec ma ferveur de fille cadette, ses engouements, reniflant chaque aliment durant la phase d'instincto-thérapie, jeûnant avec elle pour me décrasser, entonnant avec ses collègues profs, réunis nus sous une tente lors de cérémonies indiennes, des mots qu'à onze ans, je ne comprenais pas : I am a circle, you are a circle too.
Ta mère est une adolescente, disait mon père.
J'imaginais ce que devait être une mère non adolescente, je m'en faisais le portrait : une femme à talons qui ne pleure pas. Une femme à talons qui ne pleure pas et qui sait faire à dîner. Une femme à talons qui ne pleure pas, qui sait faire à dîner et qui a conscience de son pouvoir de séduction. Une femme qui a conscience de son pouvoir de séduction même quand elle pleure ou qu'elle fait à dîner. Un peu comme Marisa Paredes dans Talons Aiguilles que j'avais vu peu après.

mercredi 25 août 2010

Quotidien 91 - l'engagement


Pour quoi serais-je prête à m'engager ?
Comme beaucoup de gens autour de moi, j'ai (eu) la tentation de m'engager dans un groupe organisé — je ne l'ai jamais fait.
Je me suis engagée pour les sans papiers : certains m'expliquaient qu'ils auraient été depuis longtemps régularisés s'il n'y avait pas tant de Noirs et d'Arabes en France. La plupart d'entre eux traitaient leur femme selon un code plus archaïque encore que le Code Napoléon.
Je ne me suis pas engagée pour le droit des femmes : je ne suis pas féministe, mais…
Je ne me suis pas engagée dans les associations de parents d'élèves, car les histoires de cantine ou de trottoir élargi, je trouve ça mesquin.
Je ne me suis engagée dans aucun parti.
Je ne me suis pas engagée pour la popularisation du théâtre d'art, ni pour la défense de l'avant-garde, je manque d'argument.
L'écologie comme engagement ne me semble pas concevable.
Si j'engage ma vie, je me taxe assez vite d'exhibitionnisme.
Je m'engagerais bien pour la littérature numérique, mais je suis nulle en informatique.
Je m'engage pour des diplômes, des projets.
J'essaie de faire correctement ce qu'on me dit de faire.
J'essaie de faire par moi-même quelques trucs.
J'essaie d'aller d'un point A à un point B.
J'essaie de faire des progrès en tant qu'être humain, c'est un minimum, cela ne constitue pas en soi un engagement.

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