Je me souviens du soir où ils avaient rencontré ma soeur, et de son air affligé quand Arvydas avait fait les présentations :
— Sergueï, contrebandier. Andreï, boxeur. Sarah, la femme d'Andreï. Sacha, bandit. Moi, hockey. Et toi... Fille ?
En janvier 96, j'héberge la joyeuse troupe chez ma mère, hospitalisée pour sa dépression. Les premiers jours, je fais ménage, cuisine, lessive, beaucoup de chèques. Dans les demandes d'asile politique que je remplis pour eux, ils veulent tous que j'inscrive le même motif : ils sont des juifs persécutés. La première semaine, ils sont assis bien droits sur le canapé de ma mère, fesses serrées, col boutonné. La deuxième semaine, avachis, ils fixent le film porno de Canal Plus sur l'écran crypté, et changent de chaîne dès que j'entre dans la pièce. Je me sens Viridiana à l'Est : quand je me fâche, ils baissent les yeux et s'excusent, j'ai honte de mes accès petit-bourgeois.
J'ai vingt ans, Anna va bientôt naître, Andreï prend la photo. Ils ont été ma famille pendant quatre années, l'un remplaçant l'autre, Darius pour Edmundas, Vania pour Volodia, au fur et à mesure des départs, arrestations, conflits. Ils ont tous disparu, mon mari y compris.
Pourquoi est-ce que je raconte ça ? Ma soeur a un ami qui aime prendre des photos de ses pieds là où il se trouve, et comme il bosse dans le cinéma et qu'il est souvent sur des tournages, ses pieds apparaissent au premier plan de décors aussi différents que Casablanca, Ivry-sur-Seine, Marseille, la Normandie... Je me sens comme les pieds de cet ami de ma soeur, le seul point commun de ses photos, ce sont ses pieds. Grâce aux photos, je suis sûre d'être bien là où j'apparais, pour le reste je suis toujours surprise du montage à l'arrière.
— Sergueï, contrebandier. Andreï, boxeur. Sarah, la femme d'Andreï. Sacha, bandit. Moi, hockey. Et toi... Fille ?
En janvier 96, j'héberge la joyeuse troupe chez ma mère, hospitalisée pour sa dépression. Les premiers jours, je fais ménage, cuisine, lessive, beaucoup de chèques. Dans les demandes d'asile politique que je remplis pour eux, ils veulent tous que j'inscrive le même motif : ils sont des juifs persécutés. La première semaine, ils sont assis bien droits sur le canapé de ma mère, fesses serrées, col boutonné. La deuxième semaine, avachis, ils fixent le film porno de Canal Plus sur l'écran crypté, et changent de chaîne dès que j'entre dans la pièce. Je me sens Viridiana à l'Est : quand je me fâche, ils baissent les yeux et s'excusent, j'ai honte de mes accès petit-bourgeois.
J'ai vingt ans, Anna va bientôt naître, Andreï prend la photo. Ils ont été ma famille pendant quatre années, l'un remplaçant l'autre, Darius pour Edmundas, Vania pour Volodia, au fur et à mesure des départs, arrestations, conflits. Ils ont tous disparu, mon mari y compris.Pourquoi est-ce que je raconte ça ? Ma soeur a un ami qui aime prendre des photos de ses pieds là où il se trouve, et comme il bosse dans le cinéma et qu'il est souvent sur des tournages, ses pieds apparaissent au premier plan de décors aussi différents que Casablanca, Ivry-sur-Seine, Marseille, la Normandie... Je me sens comme les pieds de cet ami de ma soeur, le seul point commun de ses photos, ce sont ses pieds. Grâce aux photos, je suis sûre d'être bien là où j'apparais, pour le reste je suis toujours surprise du montage à l'arrière.