vendredi 6 août 2010

L'entonnoir 10


Ce jour-là, j'ai suivi la psychologue du centre de soins palliatifs pour lui parler de mes enfants. Elle passait dans le couloir, je lui ai demandé quelques conseils, comment leur parler de, comment leur annoncer que, elle pouvait me recevoir, je l'ai suivie.
Quand elle m'a demandé ce que je faisais, perturbée par l'imminence de la mort de ma mère, j'ai répondu que j'écrivais. Je ne fais jamais cette réponse-là. À chaque rentrée, au moment de remplir les données parentales, Anna me demande: Tu fais quoi cette année ? Elle s'en sort avec Professeur, même si je ne suis plus professeur de rien, Étudiante c'est un peu la honte. Du portefeuille je peux sortir mes cartes d'étudiant, ma carte de demandeur d'emploi, ma carte de famille nombreuse, ma dizaine de cartes de fidélité car je souscris à toutes les cartes de fidélité, même à celle d'une papeterie dans le fond du XVe où je ne mettrai probablement jamais plus les pieds, quand on me la demande je ne refuse pas la fidélité.


Il se trouve que ça l'intéressait, la psychologue, l'écriture, la mort et la filiation : nous n'avons parlé que de ça. J'étais euphorique en sortant du bureau. Je l'étais toujours quand je suis entrée dans la chambre et que, assise au bord du lit, j'ai recueilli son dernier souffle. Elle a pu me rassurer sur la douleur physique, mais sur le reste non. L'une de ses amies lui avait envoyé L'Entrée en scène de Magritte, sans savoir que l'affiche de La Grande Famille était restée longtemps dans notre salle à manger, et combien cette peinture me faisait peur. Mes vannes depuis se sont ouvertes, elles n'ont d'intérêt que pour moi, elles coulent, parfois je suis obligée de ne rien faire d'autre que de rester allongée à les sentir couler, comme lorsqu'on est amoureux. J'étais euphorique quand j'ai recroisé la psychologue dans le couloir: On vous l'a dit ? Ça y est. Ça m'a fait beaucoup de bien de vous parler.