On parle plutôt d'obstination déraisonnable.
Le moment où ma mère a cessé de s'obstiner, son corps a lâché en quelques jours. Elle n'a eu de cesse de s'obstiner et, pourtant, ma soeur et moi avons toujours déploré sa faiblesse.
Les dernières années, nous ne comprenions pas pourquoi sa condition ne la satisfaisait pas : sa retraite était suffisamment élevée pour la mettre à l'abri des vrais problèmes, sa santé était bonne, elle habitait près de nous, ses petits-enfants la réclamaient.
Elle faisait partie du GREF, le Groupement des Retraités Éducateurs sans Frontières, au sein duquel elle se socialisait, comme elle l'avait toujours fait au sein d'Artisans du monde ou de son groupe d'analyse transactionnelle. À son arrivée à Paris, avant de choisir le GREF, elle avait d'abord rejoint un groupe d'alphabétisation dans le XVIIIe, un réseau de bibliothèques de rue, puis fait un tour du côté d'ATD Quart-monde.
Nous raillions, même dans le militantisme, son éternel dilettantisme ; elle n'osait plus nous parler de ses engagements.
Nous avions nos problèmes d'emploi du temps surchargé, de décisions à prendre et de tensions de couple. Nous lui savions gré de nous être utile, et de partager comme nulle autre nos récits quotidiens, elle l'avait toujours fait.
Qu'attendait de plus une mère sexagénaire ?
Dans ses dernières notes, des exercices d'auto-agrandissement, et la référence à un bouquin pour une éthique de la fragilité.
J'imaginais ses journées comme de grandes étendues de temps où elle pouvait lire et écrire à loisir, se promener dans les rues, dépenser de l'argent, acheter des plantes vertes et arpenter les salles de cinéma, de théâtre et de musée. Je lui disais souvent combien je l'enviais. Tout ce temps libre, j'aurais su quoi en faire.
Le moment où ma mère a cessé de s'obstiner, son corps a lâché en quelques jours. Elle n'a eu de cesse de s'obstiner et, pourtant, ma soeur et moi avons toujours déploré sa faiblesse.
Les dernières années, nous ne comprenions pas pourquoi sa condition ne la satisfaisait pas : sa retraite était suffisamment élevée pour la mettre à l'abri des vrais problèmes, sa santé était bonne, elle habitait près de nous, ses petits-enfants la réclamaient.
Elle faisait partie du GREF, le Groupement des Retraités Éducateurs sans Frontières, au sein duquel elle se socialisait, comme elle l'avait toujours fait au sein d'Artisans du monde ou de son groupe d'analyse transactionnelle. À son arrivée à Paris, avant de choisir le GREF, elle avait d'abord rejoint un groupe d'alphabétisation dans le XVIIIe, un réseau de bibliothèques de rue, puis fait un tour du côté d'ATD Quart-monde.
Nous raillions, même dans le militantisme, son éternel dilettantisme ; elle n'osait plus nous parler de ses engagements.
Nous avions nos problèmes d'emploi du temps surchargé, de décisions à prendre et de tensions de couple. Nous lui savions gré de nous être utile, et de partager comme nulle autre nos récits quotidiens, elle l'avait toujours fait.
Qu'attendait de plus une mère sexagénaire ?
Dans ses dernières notes, des exercices d'auto-agrandissement, et la référence à un bouquin pour une éthique de la fragilité.
J'imaginais ses journées comme de grandes étendues de temps où elle pouvait lire et écrire à loisir, se promener dans les rues, dépenser de l'argent, acheter des plantes vertes et arpenter les salles de cinéma, de théâtre et de musée. Je lui disais souvent combien je l'enviais. Tout ce temps libre, j'aurais su quoi en faire.
Elle cherchait des exercices d'auto-agrandissement. Elle s'inscrivait à des randonnées pour lesquelles elle achetait l'équipement, mais qu'elle ne ferait jamais.
Le problème avec les tentatives d'amélioration de sa propre existence, c'est la mauvaise foi.
La mauvaise foi, parfois, peut aider : elle n'avait pas un cancer, mais une maladie chronique.
Ce qu'elle raconte d'elle-même noircit des cahiers entiers : elle va quitter l'Éducation Nationale, elle va lâcher prise, elle ne cherchera plus des succédanés, elle va s'occuper de ses cheveux, elle ne boira plus le soir, elle va s'organiser, elle ne reculera pas de dix pas après avoir avancé de deux dans la solitude, elle ne fera plus le sauveur.
Les enfants sont très forts pour pointer la mauvaise foi, nous ne la rations pas. Même si, pendant longtemps, j'avais partagé, avec ma ferveur de fille cadette, ses engouements, reniflant chaque aliment durant la phase d'instincto-thérapie, jeûnant avec elle pour me décrasser, entonnant avec ses collègues profs, réunis nus sous une tente lors de cérémonies indiennes, des mots qu'à onze ans, je ne comprenais pas : I am a circle, you are a circle too.
Ta mère est une adolescente, disait mon père.
J'imaginais ce que devait être une mère non adolescente, je m'en faisais le portrait : une femme à talons qui ne pleure pas. Une femme à talons qui ne pleure pas et qui sait faire à dîner. Une femme à talons qui ne pleure pas, qui sait faire à dîner et qui a conscience de son pouvoir de séduction. Une femme qui a conscience de son pouvoir de séduction même quand elle pleure ou qu'elle fait à dîner. Un peu comme Marisa Paredes dans Talons Aiguilles que j'avais vu peu après.
Le problème avec les tentatives d'amélioration de sa propre existence, c'est la mauvaise foi.
La mauvaise foi, parfois, peut aider : elle n'avait pas un cancer, mais une maladie chronique.
Ce qu'elle raconte d'elle-même noircit des cahiers entiers : elle va quitter l'Éducation Nationale, elle va lâcher prise, elle ne cherchera plus des succédanés, elle va s'occuper de ses cheveux, elle ne boira plus le soir, elle va s'organiser, elle ne reculera pas de dix pas après avoir avancé de deux dans la solitude, elle ne fera plus le sauveur.
Les enfants sont très forts pour pointer la mauvaise foi, nous ne la rations pas. Même si, pendant longtemps, j'avais partagé, avec ma ferveur de fille cadette, ses engouements, reniflant chaque aliment durant la phase d'instincto-thérapie, jeûnant avec elle pour me décrasser, entonnant avec ses collègues profs, réunis nus sous une tente lors de cérémonies indiennes, des mots qu'à onze ans, je ne comprenais pas : I am a circle, you are a circle too.
Ta mère est une adolescente, disait mon père.
J'imaginais ce que devait être une mère non adolescente, je m'en faisais le portrait : une femme à talons qui ne pleure pas. Une femme à talons qui ne pleure pas et qui sait faire à dîner. Une femme à talons qui ne pleure pas, qui sait faire à dîner et qui a conscience de son pouvoir de séduction. Une femme qui a conscience de son pouvoir de séduction même quand elle pleure ou qu'elle fait à dîner. Un peu comme Marisa Paredes dans Talons Aiguilles que j'avais vu peu après.